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Pierre Tavlitzki

En archive : La photogénie, trente ans avant l'invention de la photographie

Article préparé à l'annonce de la vente :

Epoustouflant. La collection Quillan de photographies du XIXème et XXème siècles est époustouflante. Elle sera vendue par Sotheby's à New York le 7 avril, et est très bien présentée dans une video sur leur site.

Je me concentre pourtant ici sur un seul des 69 lots présentés à la vente.

Lorsqu'un de mes moteurs d'expression Google m'a dirigé sur ce lot 43 (par l'intermédiaire d'un article de News Antique), j'ai arrêté tout ce que j'étais en train de faire.

L'intitulé du lot n'est pas accrocheur : Photographer Unknown, Leaf, mais l'estimation On Request attire l'attention.

Sotheby's nous explique dans le catalogue que cet objet est un dessin photogénique (photogenic drawing), et que Fox Talbot, le grand pionnier anglais, était au courant de ces travaux datant d'avant l'époque de sa naissance.

Le meilleur historien de la photographie n'est-il pas, justement, Sotheby's, dont la vente Jammes en deux sessions, à Londres en 1999 puis Paris en 2002, avec des catalogues parfaits, est l'événement le plus important de l'histoire des enchères de photographie ancienne ?

Les connaisseurs du début de la photographie savent bien que la principale difficulté rencontrée, et surmontée par Niepce dans les années 1820, était la fixation des images.

Les connaisseurs de l'histoire de l'imagerie mettent aussi une date clé à l'invention de la lithographie par Senefelder en 1796. L'invention du procédé négatif-positif de photographie par Talbot dans les années 1830, et la photographie reproductible en grande série par le procédé au collodion humide de Scott Archer à la fin de la décennie suivante sont les deux autres grandes étapes qui ont permis de propager l'image, donc le savoir. Ces avancées sont aussi importantes dans l'histoire de la civilisation que l'invention de l'imprimerie à caractères mobiles au milieu du XVème siècle.

Je ne savais pas qu'à l'époque de Senefelder, un groupe d'expérimentateurs autour d'un dénommé Thomas Wedgwood (mort en 1805, et apparenté au céramiste Josiah Wedgwood) avait testé la génération d'image sur un papier salé enduit de nitrate d'argent. Des objets, dont des feuilles d'arbre, avait été posés sur le papier avant l'exposition au soleil, faisant de cette technique une sorte de Rayogramme avec 150 ans d'avance !!

Le contour et les nervures de la feuille sont parfaitement visibles. Ici aussi, on apprécie la qualité d'informations de Sotheby's, dont le zoom disponible pour l'examen des images lorsqu'on s'inscrit sur le site permet une observation de très grande précision.

La provenance ancienne de cette image, et son passage dans plusieurs grandes collections, sont attestés par Sotheby's. Elle a été publiée dans un livre de 1991 sur la collection Quillan, où elle était entrée deux ans auparavant, venant d'un très grand marchand (Kraus) qui l'avait acquise dans une vente chez Sotheby's en 1984.

Sotheby's, prudent à juste titre, laisse entendre que cette "photogénie" aurait pu être effectuée par ou autour de Talbot. Cela me paraît probable parce que Davy, en 1802, trouvait dommage que son ami Wedgwood n'ait pas réussi à trouver le moyen de fixer les images.

Les esprits s'échauffent à propos d'un petit "W" apposé à l'encre, qui pourrait signifier "Wedgwood". Il est quasiment certain que des "dessins photogéniques" de l'époque de Wedgwood avaient survécu jusqu'à celle de Talbot (mais avec quelle lisibilité ?), alors pourquoi pas jusqu'à nos jours... Pour ma part je n'y crois pas, mais il n'en reste pas moins que cet objet est un témoin remarquable des expériences qui ont mené à la mise au point des procédés de photographie.

Article préparé lors du retrait du lot de la vente :

Sotheby's vient d'annoncer que le "Photogenic drawing" ne sera pas présenté dans ses ventes d'avril. L'intérêt suscité par cette pièce est tel que Sotheby's préfère en retarder la vente d'au moins plusieurs mois plutôt que de la présenter avec un doute sur son importance réelle.

C'est très bien comme ça. On voit souvent des objets rater leur vente suite à des contestations d'experts. Ici, ce serait plutôt le contraire puisque les conjectures vont dans le sens d'une importance accrue de l'objet.

Dans mon article ci-dessus, j'avais exprimé sans détours mon opinion sur la qualité de l'expertise de Sotheby's en matière de photographies anciennes. Cette opinion n'en est que renforcée par cette nouvelle annonce.

Repères : photogénie, wedgwood

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